Raouf Ben Yaghlane
Clown enragé, comique engagé
REALITE FEMMES - Aout- 2006
Entretien mené (tant bien que mal) par Selima Mnasser
En France, lorsqu’un comique se déguise en femme, on obtient « chouchou », le film qui a achevé la conquête d’un public déjà acquis à Gad avec des milliers d’entrées. Aux USA, c’est pareil : Mme Doubtfire et Tootsie ont permis à des acteurs dramatiques de faire leurs preuves dans la comédie, avec le succès que l’on sait pour Robin Williams ou Dustin Hoffman.
A Tunis, lorsqu’un certains Raouf Ben Yaghlane décide de jouer aux « Vamps » en solo, une mégère pas si apprivoisée que ça, portant perruque, foulard, jupe ample et rouge à lèvre, l’artiste sait qu’il prend un risque énorme : un homme, un « vrai », ne se déguise pas en femme ! Et portant ... Le public tunisien accroche, plébiscite, applaudit, en redemande... Mais ... il y un « mais » : aujourd’hui, il est bien seul le comique engagé, car il a aussi la rage. Une rage passionnée pour les combats de ce siècle : le sida, l’immobilisme, les lourdeurs administratives, la liberté d’expression, la langue de bois d’une certaine presse.... Une rage qui fait peur à ces fonctionnaires dont il dénonce avec drôlerie les excès, tant et si bien qu’on ne programme plus l’artiste nulle part. Le point sur le « i » du mot « rire ».
C’est dans son appartement de l’Ariana transformé en atelier de travail, en une scène de théâtre où il est en représentation permanente, en premier lieu pour Sawsen et Eya , ses premières fans, sa femme et sa petite fille qui vivent juste au dessus, que Raouf Ben Yaghlane me reçoit. Je l’ai connu il y a quelques années en Suisse, alors qu’il présentait « Mathalan » à un public genevois médusé et hilare, et l’homme n’a pas changé. De délires comiques en colères exposées, l’ouragan balaye tout sur son passage. A peine assis, près de moi, alors que je fouille encore au fond de mon sac à la recherche d’un stylo, le voilà déjà debout, bouillonnant, rageur, contestataire mais avec cette sensibilité à fleur de peau qui caractérise si bien les artistes maudits.
RAOUF, L’AGIATEUR
Il tempête, s’agite, me montre sa dernière affiche, s’interrompt pour répondre au téléphone, s’enflamme à nouveau lorsqu’il évoque son public : « Je suis seul sur scène pour parler des gens qui sont seuls dans la vie, ceux qui ne trouvent plus d’écoute, de partenaires, de complicité ».
Il rebondit alors sur le thème de son dernier spectacle « Naabbar Wala Manaabarchi » : « Notre société est malade. Pour se soigner et aller mieux, elle a besoin de s’exprimer, de participer à un débat contradictoire. Il n’y a pas de « oui », si le « non » n’existe pas. C’est de ce constat qu’est partie mon dernier spectacle. »
En réalité, en parlant de lui aux spectateurs, Raouf sait pertinemment qu’il traduit leurs propres malaises et leurs frustrations : « En disant ce que je pense être vrai, je raconte ce qui va mal, sans dénigrement et je pense servir ainsi mon pays, contribuer à l’éveil de l’esprit critique des tunisiens§. Le rire permet de déchiffrer les questions qui nous concernent. Au théâtre, il n’est utile que grâce au contenu. »
J’ACCUSE !
Ce qui le fit moins rire, en revanche, et qu’il dénonce avec verve, c’est la « position » de la culture. « Quand un artiste va mal, s’insurge-t-il, il s’agit là d’un mauvais signe pour la société. Or, en Tunisie, l’acte artistique vit des difficultés terribles au niveau de la réalisation sur le terrain de choix et de grandes décisions politiques pourtant clairement définis à la base. »
A cet égard, Raouf Ben Yaghlane sait de quoi il parle. Il est important de définir, voire de redéfinir le rôle de la culture et de l’artiste : s’agit-il d’éléments purement décoratifs, accessoires, à la merci de l’humeur d’un fonctionnaire ? Ou au contraire, la culture ne constitue-t-elle pas cette effervescence mixture d’où jaillissent les idées, d’où fusent les projets, où les débats remettant en cause l’ordre culturel naissent ? Ce que l’artiste nomme la « culturalisation » de la politique.... dénonçant inlassablement le fait qu’un fonctionnaire mal formé, a fortiori s’il est « mal luné » ne peut porter de jugement sur l’acte artistique. Il faut certes reconnaître qu’il existe un réel faussé entre la création artistique et la rigidité dont fait parfois preuve l’administration.
Il faut souligner, comme le fait si bien notre agitateur qu’ à l’exception de Carthage et Hammamet, les directeurs de Festival ne sont pas nommés par le Ministère de la Culture et ne reçoivent pas la formation spécifique qui leur permettrait de mener à bien une mission importante : la programmation des 370 festivals dont peut s’enorgueillir notre pays !
Victime de ses propos
Un discours selon lui mal perçu : alors que l’artiste rencontre un franc succès pour «Mathalan » qui le voit camper le rôle de cette impossible mégère que tous les tunisiens connaissent et par la suite pour « Ech Ikouloulou » où il s’engage contre le Sida, le voilà proprement écarté de la scène des principaux festivals tunisiens.
L’une des raisons de cet « oubli » dans la programmation est peut être liée aux propos critiques tenus par l’artiste sur les pratiques de certains responsable des festivals et de l’administration culturelle lors de l’émission « L’Artistou » rediffusée sur la chaîne Hannibal un mois avant les festivals. D’autre part, outre la susceptibilité éventuelle des responsables mis en cause, le spectacle de Raouf Ben Yaghlane « Naabbar Wala Manaabarchi » manifeste une audace inhabituelle, traitant des sujets tels que la liberté d’expression, la presse, la télévision, le logement, l’administration, ou encore la corruption. L’autocensure de certains responsables a fait le reste puisqu’ils n’ont pas eu le courage de permettre au grand public des festivals de rire de ces caricatures parlées dont RAOUF a le secret et ce, malgré le visa officiel que le spectacle a obtenu en 2005.
Pourtant, il est indéniable que l’un des meilleurs moyens de lutter contre la délinquance, la violence, des formes d’indifférence qui se propagent, l’artiste demeure un moyen incontournable, « la conscience critique de notre société, celui qui revendique le droit de se mêler de tout, sans exception aucune... »
Boudé ainsi par les directeurs de festival qui l’oublient volontiers dans leur programmation, l’artiste ne présente plus ses créations que dans les salles qu’il loue à ses frais, comme cet hiver au théâtre Municipal où il a fait salle comble lors des représentations de son dernier spectacle.
Je m’voyais déjà...
Un succès qui le rassure : Raouf Ben Yaghlane y est déjà ... en haut de cette affiche tant rêvée par les artistes. Son public aimerait le voir plus souvent sur scène, à la place de certains spectacles maintes fois servis, trop... Ce sera le cas le 21 Décembre où il présentera « Art », une pièce de théâtre de Yasmina Reza en langue française qui le verra jouer auprès de Hichem Rostom et Mohamed Kouka l’histoire de la rencontre de trois amis grâce au tableau de peinture acheté par l’un d’eux, une comédie sociale sur l’art, les apparences et dont l’amitié est le propos central.
Notre « clown » engagé continue également dans la voie qu’il s’est choisie d’engagement politique puisqu’il prépare pour la rentrée un one man show en arabe littéraire sur la situation au Liban qu’il présentera dans les pays arabes, une version de « Naabbar Wala Ma-Naabarchi » dans une dimension plus arabe, avec, conclura-t-il notre entretien, l’ « illusion d’être libre ».
REALITE FEMMES - Aout- 2006 |