Propos recueillis par Hanène Zbiss
- Réalités du 18- 06 - 2009
J’accuse cette société d’avoir marginalisé les faibles
et privilégie les plus forts
Raouf Ben
Yaghlane parle de sa nouvelle pièce sur l’émigration clandestine
Après la santé sexuelle et la liberté
d’expression, Raouf Ben Yaghlane s’attaque désormais au problème de
l’émigration clandestine dans sa nouvelle pièce. Observateur attentif de
sa société et scrutateur rigoureux de ses malheurs, rien n’échappe à son
regard critique et à sa volonté de dévoiler le mal là où il est.
Interpellé par les images de ces centaines d’hommes et de femmes qui
périssent chaque jour en mer et intrigué par leur volonté désespérée de
trouver un monde meilleur, il a décidé de leur donner la parole en se
glissant dans leur peau pour évoquer leur misère, leur malaise et leur
désespoir.
Pour cela, il a choisi de les écouter d’abord, de les interroger sur ce
qui les pousse à se martyriser ainsi, sur leurs rêves et leurs
déceptions en arrivant en Europe. Car il est conscient qu’il ne peut
écrire son spectacle sans impliquer les gens qui sont directement
concernés par l’émigration clandestine. Il est donc parti à leur
rencontre en Italie et puis en Tunisie. Et là, il a découvert une
réalité révoltante et une situation inadmissible.
Pourquoi avez-vous choisi d’écrire une
pièce sur l’émigration clandestine?
C’est un sujet qui s’impose. On en parle
partout dans le monde entier, dans les télés et dans les journaux. C’est
un phénomène qui touche des centaines de familles. Il est devenu urgent
de le traiter. Comment se taire devant un problème pareil ? Comment ne
pas s’impliquer ? Comment ne pas chercher à mieux le comprendre et à le
saisir ? Je trouve que c’est horrible ce que nous sommes en train de
regarder sur les chaînes de télévisions étrangères, sur les gens qui
meurent chaque jour en mer. C’est insupportable ! Je considère que le
phénomène de l’émigration clandestine touche directement à la condition
humaine. Comment faire semblant de ne pas s’y intéresser ? Moi, je ne
peux pas ne pas traiter les thèmes chauds qui interpellent notre
société, comme je l’ai déjà fait auparavant avec des sujets brûlants
comme la santé sexuelle et la liberté d’expression.
Et donc, encore fois vous avez décidé de
réagir ?
A vrai dire, pour faire cette pièce que
j’écris actuellement, j’ai été contacté par l’organisation européenne
Tecla qui oeuvre dans le cadre d’un projet de la Commission Européenne,
le projet MESURE pour sensibiliser les jeunes, quant aux dangers de
l’émigration clandestine. Cette organisation travaille également avec
l’Association Maghrébine du Développement de Ressources Humaines (AMDRH)
et l’Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche et le
Développement (AFTURD). On m’a choisi pour faire cette pièce, car j’ai
déjà travaillé auparavant, quand j’étais en France dans les années
70-80, sur les travailleurs immigrés.
J’ai eu des réunions avec les différents partenaires du projet qui m’ont
présenté les résultats d’une étude faite sur le sujet avec des
témoignages écrits afin que je m’en inspire pour créer mon spectacle.
Mais en les lisant, je me suis rendu compte qu’ils ne me suffisaient pas
pour monter la pièce. Car il s’agissait de données recueillies à partir
d’une enquête sociologique. Or, moi, j’avais besoin d’écouter les gens,
de parler avec eux et de comprendre surtout ce qui les motive pour
mettre leur vie en péril et aller en Europe. J’ai alors décidé de me
déplacer pour les voir. L’organisation Tecla a mis à ma disposition tous
les moyens et je suis parti au Sud de l’Italie, en Sicile.
Et qu’avez-vous découvert là bas ?
J’ai constaté les conditions de vie
déplorables des émigrés clandestins. Il y avait beaucoup d’Africains.
J’ai insisté pour rencontrer les Tunisiens. Et j’ai vu ceux à
l’intérieur du camp de réfugiés et ceux qui s’en sont évadés. Ils vivent
dans des conditions inhumaines, en étant obligés de dormir sans toit et
de chercher à manger dans les ordures, outre le fait de devoir tout le
temps fuir la police. Et cela dure depuis dix, cinq ou trois ans selon
les cas. Avant de les rencontrer, je pensais que mettre sa vie en péril
pour venir en Europe valait la peine. Mais quand j’ai vu leur situation
là-bas, elle m’a beaucoup préoccupé et intrigué. Alors, je voulais en
savoir plus sur eux en leur posant de multiples questions.
Quel genre de questions ?
Qu’est ce que vous faites ici ? Comment
vivez-vous ? Pourquoi êtes-vous venus? Et la plupart m’ont répondu :
«Nous avons été induits en erreur quant à la vraie situation, ici en
Italie. Nous étions en Tunisie, entourés de nos familles et de nos amis
et puis, en voyant ceux qui sont partis à l’étranger revenir avec
beaucoup d’argent, des voitures et des portables dernier cri, nous nous
sommes demandé pourquoi, eux, ils vivent ainsi et nous non, alors que
nous étions dans la même situation de chômage auparavant. Et du coup,
nous nous disions : pourquoi ne pas suivre leur exemple ?». Et là je
leur ai posé une autre question : «Alors, en arrivant ici, vous avez
découvert quoi ?». La réponse était unanime : «Nous avons découvert
qu’ils nous ont menti sur toute la ligne. Les voitures, ils les ont
empruntées ainsi que l’argent pour nous faire croire qu’ils sont riches.
Car il est devenu impossible de trouver du travail en Italie. Les
Italiens ne veulent plus de nous. Ils amènent des Roumains, des Polonais
et des Tchèques pour travailler chez eux puisque l’Europe s’est
élargie». Finalement, je leur ai demandé : «Pourquoi ne pas rentrer
alors ?» Ils me rétorquaient qu’ils aimeraient bien revenir en Tunisie,
qu’ils considèrent désormais comme un paradis mais ils ne peuvent pas le
faire. Car ils ne peuvent pas se permettre de rentrer les mains vides
après toute cette galère et ces sacrifices. Ils ont peur du regard
accusateur de la société. Il y a ceux aussi qui n’osent pas revenir au
pays parce qu’ils ont volé les bijoux de leur mère pour se payer une
place sur une barque vers l’Europe.
D’après ce qu’ils vous ont raconté,
qu’est-ce qui les motive à partir ?
Certes, la recherche du travail est le
premier motif mais pas le seul. Car quand je leur pose la question, ils
me répondent qu’en Tunisie, ils n’arrivent pas à s’exprimer, à parler de
leurs problèmes et des choses qui les tourmentent, alors qu’à
l’étranger, malgré toute la misère dans laquelle ils vivent, ils ont ce
privilège. Ils me disent aussi que chez eux, le monde appartient aux
puissants et à ceux qui ont des “pistons”. Or eux se sentent
marginalisés et ne peuvent même pas le déclarer. Et quand je leur
demande : «Mais comment acceptez-vous de vivre dans la précarité totale
ici en Italie alors que vous refusez d’en supporter le quart en Tunisie?
Ils me répondent que dans leur pays, ils ne peuvent consentir de galérer
car ils sentiraient, dans ce cas, subir une injustice.
Quelle conclusion avez-vous tiré de ces
rencontres ?
La conclusion que j’ai tiré d’après ce que
j’ai vu est que ces gens ont besoin d’une assistance psychologique.
S’ils continuent à vivre dans la misère dans le pays d’accueil, c’est
parce que la société tunisienne ne pardonne pas l’échec. Elle n’accepte
pas que des gens partent au péril de leur vie et reviennent les mains
vides. Ils en sont victimes car elle les pousse à s’attacher aux
apparences, à fuir leur réalité et ne les aide pas du tout à s’assumer
et à se prendre en charge. C’est pour cela que j’accuse cette société
d’avoir marginalisé les faibles et privilégie les plus forts. Je
considère que ces personnes ont un potentiel extraordinaire qui n’a pas
été exploité et mis en valeur. Un individu qui est capable de traverser
une mer comme s’il traversait une rue, doit avoir à l’intérieur de lui
une volonté surprenante et une très grande énergie. Pourquoi laisser
passer tout cela et ne pas donner à cette personne une opportunité ? Ces
gens accusent la société de les avoir marginalisés et moi je me joins à
eux. Et c’est ce que je vais mettre en évidence dans mon spectacle avec
un peu de dérision.
Nous sommes tous responsables de ce qui leur arrive. Leur demander
pourquoi vous avez «brûlé» est inadmissible pour moi. C’est comme si
nous ignorions leur malaise, leur souffrance et le sacrifice qu’ils
viennent de faire ! Il faut réfléchir longtemps avant de leur poser une
question pareille ! En tout cas, moi, je n’ai pas osé la poser. Je
considère qu’il est nécessaire de respecter la dignité de ces individus
en leur posant les questions qu’ils méritent. Et puis, avant toute
interrogation, il faut leur dire : Dieu merci, vous êtes encore en vie !
Comment ont-ils réagi quand vous leur avez
dit que vous préparez une pièce sur eux ?
Ils ont été très contents. D’ailleurs, ils
attendent avec impatience de voir la pièce. Ils m’ont surtout chargé de
faire parvenir leur voix et de parler de leurs conditions de vie et de
leurs souffrances.
S’ils revenaient un jour en Tunisie,
seraient-ils partants pour «brûler» de nouveau ?
Moi, je leur ai plutôt posé la question
suivante : «Si vous aviez un frère, un proche ou un voisin qui voudrait
venir en Europe, qu’est-ce vous lui conseilleriez?» Ils m’ont répondu à
l’unanimité : «Non, non et non. Il ne faut pas qu’il vienne. Nous ne
voulons pas induire les autres en erreur. L’Italie n’est pas un paradis.
Nous vivons dans la misère. Les Italiens eux-mêmes ont des problèmes».
Et quand je leur ai demandé : «Mais ce discours ne vous a-t-il pas été
tenu avant de partir», ils m’ont rétorqué : «Oui, mais nous n’y avions
pas cru».
Vous auriez pu, pour les besoins de votre
spectacle, vous limiter aux émigrés clandestins que vous avez rencontrés
en Italie ? Pourquoi avoir tenu à continuer ce travail à Tunis ?
En Italie, j’ai rencontré les émigrés clandestins qui ont réussi à
arriver en Europe. Maintenant, je voudrais voir ceux qui veulent aller
là-bas ainsi que leurs parents. Je voudrais savoir pourquoi ils désirent
«brûler» et ce qu’ils pensent trouver en Italie. J’ai eu une première
rencontre à Daouar Hicher avec eux. Les gens présents étaient très
touchés comme vous l’avez vu car ils ont senti que le rapport était
sincère entre eux et moi et que je m’intéressais à leurs malheurs, à
leurs problèmes et à leurs drames dont je parlerai dans ma pièce.
Et qu’avez-vous déduit de votre rencontre
avec eux ?
J’ai découvert qu’il y a un écart énorme
entre le discours officiel et la réalité, entre ce que disent les
responsables et le vécu des gens. Il faut que ces hauts responsables
aillent visiter les faibles chez eux et voir de leurs propres yeux leur
existence. Ils faut qu’ils quittent leurs bureaux pour aller chercher
les marginalisés et les exclus là où ils sont. Dans les cafés par
exemple, qui pourraient se transformer à l’occasion en espaces de
dialogue. Il est nécessaire que l’Administration soit au service du
citoyen où qu’il soit. Je propose même, en guise de dérision,
d’organiser pour ces responsables «une campagne de contact avec le
peuple» !
Et vous, qu’est ce que vous proposez, comme
solutions au phénomène de l’émigration clandestine ?
Je l’ai dit et je le répète, il faut une
assistance psychologique à ces gens qui ont «brûlé» ou qui veulent le
faire. Il est nécessaire de créer des cellules d’écoute en Italie et en
Tunisie pour les aider à se découvrir, à mieux se comprendre et se
définir, à se réconcilier avec eux-mêmes et à pouvoir faire la
différence entre le rêve et la réalité. Car faut-il le préciser, cette
société fait vivre les gens dans l’hypocrisie et dans les fausses
apparences en leur faisant croire que tout est possible. Prenons par
exemple les émissions télé qui vous promettent de gagner des millions.
Comment ne pas rêver de s’enrichir facilement en les regardant? On ne
peut pas fabriquer des rêves puis venir reprocher aux gens d’y avoir cru
!
Ce que vous avez fait à Douar Hicher,
allez- vous le continuer dans d’autres endroits ?
Bien sûr ! J’irai à l’intérieur du pays
visiter des endroits réputés pour être des foyers de l’émigration
clandestine. Et puis, comme vous l’avez vu, les autorités locales me
soutiennent et je crois qu’ils continueront à le faire car je touche une
problématique qui les intéresse.
Ce travail de sensibilisation que vous faites actuellement rappelle ce
que vous avez réalisé pour la santé sexuelle quand vous avez mis en
scène le spectacle «Ech Ikouloulou», non ? C’est ma manière de procéder
et de faire mon métier d’artiste. Quand je traite un problème de
société, la moindre des choses est de rencontrer et de discuter avec les
gens qui y sont directement concernés. Je ne vais quand même pas
inventer des histoires sans tenir compte de la réalité ! Un personnage
sur scène a sa raison d’être qui dépend de mon rapport en tant
qu’artiste avec le réel. Je m’implique à fond dans les problématiques
que je traite. C’est ma façon aussi d’exercer ma citoyenneté.
Cette pièce sur l’émigration clandestine,
où allez-vous la présenter ?
Pour le moment, je vais la présenter en
Tunisie pour les émigrés vivant en Italie et en langue italienne dans
plusieurs régions en Italie. Car je suis en train de préparer la version
italienne de mon spectacle avec un metteur en scène et un producteur de
là-bas. Mais dans cette version, je vais traiter la question du point de
vue du pays d’accueil qui avoue avoir des difficultés à accepter cette
émigration clandestine, du moins de point de vue officiel. Du reste,
elle profite bien à la mafia et aux réseaux intégristes!