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Presse .. Amour sans séjour
ETRE ET NE PAS ETRE MOHAMLET
Raouf Ben Yaghlane interprète Mohamlet, l'unique personnage d' « Amour sans séjour », mis en scène-une première- par le cinéaste Mehdi Charef dans la toute neuve « Maison » de la Villeneuve de Grenoble. Qu'on ne s'y trompe pas : ce héros éperdument amoureux de sa carte de séjour ne se lamente pas sur les problèmes de l'immigration. De gags en clins d'yeux, cet héritier du Danemark et de l'Afrique parle tout simplement d'universalité. Dans son Amour sans séjour grenoblois, Raouf Ben Yaghlane commence à jouer avant d'entrer sur scène. Il interpelle les spectateurs dès les coulisses. Une fois sur les planches. « moquettés » de brun, le rond lumineux du projecteur lui joue des tours : il refuse d'éclairer le comédien. Mohamlet, personnage unique de cette pièce écrite et interprétée par Ben Yaghlane, lui court après pour se faire voir. Il finira par clouer le cercle blanc afin que l'on découvre son allure blanche, cheveux tordus dépassant du passe-montagne et comme mimant le bonnet phrygien. Maintenant, il peut raconter son histoire, l'histoire de son amour immodéré pour sa carte de séjour. Une passion mise en scène par l'écrivain cinéaste Mehdi Charef (le réalisateur de Thé au harem d'Archimède, Miss Mona et Camomille). « C'est sa première mise en scène au théâtre. Nous nous sommes rencontrés en Italie, et avons rigolé toute la soirée. Voilà comment nous avons décidé de travailler ensemble. L'absurdité d'un type amoureux d'une carte de séjour l'a emballé » se souvient Raouf Ben Yaghlane. « Je vous amour, je vous poitrine, je vous Christine, je vous Mustaphe… ». ainsi s'achève sa déclaration. Pendant plus d'une heure, il se sera essoufflé à raconter que Mohamlet ne vient de nulle part (ou plutôt si : « je viens du ventre de ma mère »), qu'il est né où il va. On l'aura compris, Raouf Ben Yaghlane parle d'universalité : « Ma mère est Africaine, mon père est Sicilien-Danois, mon frère est Français et ma sœur Maghrébine. Demande à un gynécologue, il t'expliquera ». En guise d'explication : Mohamlet est l'un des innombrables « descendants d'Hamlet l er qui quitta naguère son Danemark natal pour épouser une belle Africaine ». Raouf Ben Yaghlane est, quant à lui, le fils d'un commerçant de Djerba. Vers la fin des années 60, il s'inscrit à l'Ecole d'art dramatique de Tunis. « Ma folie pour le théâtre m'a valu quelques ennuis, dit-il. Quand j'étais enfant, je jouais des pages du Coran en mimant un homme ivre, un fonctionnaire, une femme… L'école ne m'intéressait pas beaucoup. La famille était catastrophée, on m'a emmené chez un psychiatre qui m'a trouvé tout à fait « normal ». Il m'a gardé une quinzaine de jours à l'asile. Pendant plusieurs mois j'étais en fugue, je venais dormir la nuit avec le chien dans notre cour ». A la fin de ses études dramatiques, Raouf Ben Yaghlane intègre la troupe provinciale du Kef dirigée alors par Moncef Suissi, avant de diriger une troupe à kairouan. En 1972, il s'installe en France et passe une quinzaine d'années à Paris où il travaille avec le théâtre national de Chaillot pour Gilgamesh de Victor Garcia, et obtient quelques rôles, dans le Messie de Roberto Rossellini, le Mauvais fils de Claude Sautet ou la Balance de Bob Swaim… A 39 ans, Raouf Ben Yaghlane vient d'avoir son propre lieu de « production et création artistiques », appelé « la Maison de Mohamlet » : 570 m2 d'anciens bureaux-entrepôts au détour d'une rue, à proximité de la Villeneuve de Grenoble. La Maison , qui vient d'être inaugurée par Alain Carignan, sent encore la peinture fraîche. « Enfin, confie Ben Yaghlane, je rêvais d'un lieu comme ça depuis vingt ans. J'ai beaucoup galéré mais je ne veux pas dépendre seulement des subventions. Nous devons vendre nos productions qui ne sont pas uniquement théâtrales ». La Maison de Mohamlet est principalement subventionnée par la mairie de Grenoble et le Conseil général de l'Isère. Les soutiens de Carignan provoque parfois des réticences. Au reproche d' « opportunisme », d'autres rétorquent que « ses positions en faveur des immigrés peuvent lui coûter des voix ». Pour Ben Yaghlane, le « malentendu » dure encore : « Certains sont venus voir Mohamlet en croyant qu'il s'agissait d'une pièce « sur l'immigration », autrement dit sur des trucs chiants, misérabilistes, paternalistes-en fait sournoisement racistes qui, en tout état de cause se fichent du théâtre. D'autres pensaient, soit à une série de sketches, soit carrément à une pièce jouée en arable ». « Il y a des milliers de Mohamlet qui ont chacun leur propre histoire. Ils vont la raconter à tour de rôle. Mes projets sont prêts, j'ai de quoi tenir jusqu'en 1995 ». Mohamlet refuse de se rattacher « fanatiquement » à une quelconque communauté ou religion. L'immigration ? Amour sans séjour préfère prendre, le parti d'en rire. Il mêle, fantasmes, mini-gags, clins d'œil poétiques… « On te hait parce on t'ignore » clame Mohamlet-Ben Yaghlane pour qui la diversité culturelle peut se vérifier chez tout le monde : « Prôner un peu trop la richesse, sous-entendu la supériorité du mélange culturel. C'est faire du racisme à l'envers, comme si on ne pouvait pas être un Viking, un Gaulois ou un Berbère « de souche », qui plus est culturellement riche. On se ressemble tous ». Bouzaine DAOUDI . 15 Juin 1989 LYION-LIBERATION
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