Raouf Ben Yaghlane met en
garde les jeunes de Douar Hicher contre l’émigration clandestine
Après sa première rencontre avec les candidats potentiels à l’émigration
clandestine à Douar Hicher, dans le cadre du projet européen MESURE pour la
sensibilisation contre ce phénomène, Raouf Ben Yaghlane est revenu les voir
pour leur présenter un spectacle interactif, inspiré de leurs témoignages et
engager avec eux un nouveau débat sur leurs problèmes.
Il était 19h00, à la Maison de la Culture de Douar Hicher, le lundi 16
novembre. Le public, formé majoritairement de jeunes avec quelques parents,
s’impatientait de voir se produire sur scène Raouf Ben Yaghlane. Ce dernier
leur avait promis au mois de mai de revenir leur présenter le résultat du
débat qu’il a eu avec eux sur les motifs qui les poussent à l’émigration
clandestine, sous forme de tableaux théâtraux qui se basent sur leurs
témoignages. Mais le temps passait et ils ne voyaient rien venir. Ils ont
commencé à s’agiter. Certains, las d’attendre, sont même sortis de la salle.
Dans les coulisses, quelque chose se préparait. Le comédien n’était pas
encore arrivé, des bruits couraient que le spectacle pourrait être annulé et
le comble a été quand un des organisateurs a demandé aux représentantes de
l’AFTURD (Association de la Femme Tunisienne pour la Recherche et le
Développement) de quitter les lieux alors que l’association est partenaire
dans le projet européen MESURE pour la sensibilisation des jeunes quant aux
dangers de l’émigration clandestine, dans le cadre duquel s’inscrit l’action
de Raouf Ben Yaghlane. Le motif de la décision d’éloigner l’AFTURD est que «
l’opération devait rester interne car les jeunes allaient ensuite témoigner
de leurs expériences personnelles ». Une excuse qui ne tient pas la route
d’autant plus que les membres de l’association étaient présents lors de la
première rencontre avec les candidats à la harga en mai dernier.
« Io sono già partito »
Vers
19h30, Ben Yaghlane a fait finalement son entrée sur scène, il semblait mal
à l’aise, probablement à cause de ce qui venait de se passer dans les
coulisses. Mais il a pu rapidement dépasser cela pour entamer sa séance de
sensibilisation interactive rythmée par la présentation de quelques tableaux
théâtraux.
Il a donc commencé par donner un premier tableau, histoire de mettre tout le
monde dans le bain. Il a mis en scène justement la dernière rencontre au
mois de mai (voir Réalités n° 1220 du 14 au 20/5/2009) durant laquelle on
avait donné la parole aux candidats potentiels à l’émigration clandestine
pour exprimer leurs problèmes. Le comédien s’est mis dans la peau de l’un
d’eux en caricaturant son rapport avec les responsables qui se contentent de
répondre par une langue de bois à des interrogations vitales d’un être qui
se sent démuni devant une situation difficile de précarité et de chômage
dont la seule issue est la harga. La dérision arrive à son comble quand le
citoyen déclare au responsable qu’il ne l’écoute pas et qu’il s’imagine déjà
en Italie. «Io sono già partito» (je suis déjà parti), lui dit-il.
Après cette première séquence, le climat est devenu propice pour engager le
débat sur les préoccupations des jeunes de Douar Hicher, réputé pour être un
fief de l’émigration clandestine. Mais d’abord, le comédien a préféré leur
montrer un document vidéo avec les témoignages d’émigrés clandestins
tunisiens qui vivent en Italie, sur la vie de “chiens” qu’ils mènent là-bas
et leurs regrets d’avoir quitté leur patrie pour rien, le tout illustré par
des images de cadavres humains trouvés dans la mer.
« Je “brûlerai” quoiqu’il arrive »
Ben Yaghlane croyait
ainsi pouvoir les dissuader en leur présentant le genre d’existence
misérable qui les attend si jamais ils parviennent à arriver sains et saufs
en Europe. Mais loin de là, des jeunes semblaient plus que jamais décidés à
tenter l’aventure. En témoigne, Elyès, 17 ans, lycéen, qui a déclaré : «Je
suis plus que jamais convaincu de la validité de mon choix. “Je brûlerai”
quoi qu’il arrive car, ici, si tu ne travailles pas, tu n’es pas respecté
alors que là-bas en Italie, même si tu vis dans la misère totale, personne
ne te verra et puis tu pourras galérer pendant deux ou trois ans, voire plus
mais à la fin tu reviendras avec beaucoup d’argent et tu réaliseras
finalement tes rêves. Et peu importe d’où vient cet argent, même s’il
provient du trafic de drogue. L’important est de l’avoir et de rentrer
triomphant au bled ».
Achref, un autre jeune, partage aussi son avis en révélant qu’il n’a pas
peur de mourir en mer car il se sent “presque mort” : « Je suis chômeur
depuis bientôt neuf ans. J’ai fait de petits boulots pour survivre et une
formation en tapisserie sans pouvoir décrocher un poste de travail. J’ai
ouvert un petit kiosque à tabac mais la municipalité me l’a fermé car je
n’avais pas d’autorisation. J’ai tout essayé pour trouver un emploi et
améliorer ma situation mais sans succès. Alors la seule voie qui me reste
aujourd’hui c’est de “brûler”».
« J’avais seulement 18 ans et j’étais déjà en prison »
Consterné
par ces déclarations, Ben Yaghlane a invité ces deux jeunes à monter sur
scène et à s’imaginer dans une barque en train de traverser la mer vers un
destin incertain. Ces derniers ont joué le jeu et ont improvisé un dialogue
d’une grande authenticité. Ils ont été rejoints ensuite par une jeune fille
qui a interprété le rôle d’une mère qui essaye de convaincre son fils de
rester dans le pays. Les trois ont donné une belle performance, à saluer
vivement. Ils ont surtout encouragé d’autres à venir sur scène et
s’exprimer, tel ce témoignage vibrant de Khalil, 20 ans qui a “brûlé” trois
fois. Durant l’une d’elle, il a été arrêté en Libye et incarcéré pendant
quatre mois dont il garde un souvenir terrible. «J’avais seulement 18 ans et
j’étais déjà en prison. Nous étions frappés tout le temps par les geôliers.
Ma mère a dû vendre ses bijoux pour venir me rendre visite », a-t-il
déclaré. Depuis, il a décidé de ne plus penser à l’émigration clandestine et
de chercher du travail pour dédommager sa mère de la perte de ses bijoux.
Mais ce n’est pas gagné, car après avoir suivi une formation, Khalil ne
trouve toujours pas de boulot et il a conclu qu’il faut avoir absolument des
pistons pour en décrocher. Et il n’est pas le seul à penser de la sorte. Car
un jeune diplômé, ayant fait une licence appliquée en animation touristique,
a pris la parole pour raconter sa galère à trouver un emploi. « Je suis allé
frapper à la porte de plusieurs entreprises mais sans succès. Un jour, un
patron m’a rétorqué qu’il n’emploie pas des gens qui viennent des
“banlieues” de la Capitale ». Résultat, le jeune homme commence à désespérer
d’être embauché sans avoir des pistons et l’idée de la “harga” germe petit à
petit dans sa tête.
La jeunesse lance un SOS
Raouf Ben Yaghlane est
conscient que le motif le plus fort de l’émigration clandestine reste le
chômage. C’est pour cela qu’il a centré les deux autres tableaux théâtraux
qu’il a présentés sur ce thème. Son personnage, cherchant à dépasser ce
problème, commence à fantasmer sur la richesse qu’il va recueillir à
l’étranger, les projets qu’il va construire en rentrant au pays, la société
qu’il va créer permettant ainsi à tous ses amis chômeurs d’avoir du travail
à un salaire très haut etc. Ces rêves correspondent tellement à la réalité
que les jeunes de Daouar Hicher se sont identifiés facilement au personnage
et à ses paroles.
Reste que ces jeunes qui ont exprimé librement leur malaise n’ont pas obtenu
finalement de réponses à leurs interrogations quant aux problèmes de
chômage, de précarité et d’inégalité des chances pour l’accès au travail.
Ils n’arrêtaient pas de répéter que s’ils trouvaient un encouragement et un
soutien pour décrocher un emploi ou créer des projets, ils n’auraient aucune
raison de quitter leur pays. Un appel que Ben Yaghlane a cherché à
transmettre aux représentants des nombreuses associations présentes, en
espérant qu’elles puissent faire quelque chose.